Fév 152015
 

BBC - L'Afrique en directEMISSION BBC AFRIQUE

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Vendredi 13 février 2015

  • Journaliste : Servais Koumako (SK), Journaliste

Emission : Le Journal de l’économie (Matin et Midi).

Internet : http://www.bbc.co.uk/afrique/

Contact : info@bbc.co.uk

  • Invité : Dr Yves Ekoué AMAÏZO, consultant international et Directeur du groupe de réflexion, d’action et d’influence Afrocentricity Think Tank.

Contact : yeamaizo@afrocentricity.afrocentricity.tk

Thème : NIGERIA : CHUTE ET DÉVALUATION DU NAIRA. QUELLE ANALYSE ?

Ecouter l’échange radiophonique et lire la contribution écrite.

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NIGERIA : CHUTE ET DÉVALUATION DU NAIRA,  QUELLE ANALYSE ?

Dr. Yves Ekoué AMAÏZO

Directeur du Groupe de réflexion, d’action et d’influence Afrocentricity Think Tank

13 février 2015

1.       SK. Pourriez-vous nous dire quelques mots sur l’origine de la Chute du Naira de votre point de vue ?   

YEA : Le Naira (NGN), la monnaie nigériane, valait 0,007 dollar américain (USD) en 2010 et ne vaut plus que 0,0048 USD en février 2015. Autrement dit, il faut aujourd’hui 203,95 Naira pour avoir un dollar américain. Pourtant la croissance économique du Nigeria est estimée à 7,3 % en 2015, une légère amélioration par rapport à 2014, avec 7 %, mieux que la moyenne Afrique subsaharienne de 5,8 %, et la moyenne de la CEDEAO de  6,9 %. Toutefois, la croissance du PIB par habitant a chuté entre 2011-2013 pour remonter à 4,1 % en 2014 avec des estimations à 4,4 % en 2015. Mais avec les dépenses liées aux élections présidentielles et législatives et celles liées à la sécurité du pays, le PIB par habitant risque de ne pas atteindre 3,6 % en 2015. Le vrai problème demeure l’augmentation des inégalités.

La chute du Naira est estimée à près de 25 % par rapport au dollar américain en moins d’un trimestre. Ce ne sont pas les appels au calme du Gouverneur de la Banque centrale du Nigéria, Mr Godwin Emefiele, rappelant le 12 février 2015 que l’économie nigériane est basée sur un système à taux flottant, et « qu’il n’y a aucune raison de paniquer 1 » qui enraient le « wait and see » des investisseurs. Mme le Ministre fédéral de l’Economie et des Finances, Dr Ngozi Okonjo-Iweala a affirmé le même jour que « le Nigeria était prêt à absorber le choc même avec la poursuite de la chute du prix du pétrole brut  2». La réalité est pourtant là. Il y a une crise, conséquence de la gouvernance passée du Nigeria, avec des dirigeants très tournés vers eux-mêmes, souvent aux dépens du développement régional.

Pourtant la chute du Naira a déclenché une mini-crise de financement de l’économie (risque de défaut de liquidité) du fait de l’effondrement des recettes pétrolières. La chute de la bourse nigériane ne risque pas d’arranger les choses. En effet, l’index boursier Blue-Chip NSE 30 a chuté de 2,7 % le jeudi 12 février pour atteindre son taux le plus bas depuis deux ans… La confiance est en train de s’évaporer en cette période pré-électorale où les dates d’élections sont repoussées dans le temps. Le Président Goodluck Jonathan échappe à un attentat. L’insécurité grandissante créée par le Groupe nihiliste de l’Islam radical Boko Haram est en train de se transformer en un conflit régional en Afrique.

L’origine de la chute du Naira est donc bien multiple et pourrait d’abord se trouver dans la difficulté du Nigeria à limiter la corruption et offrir un cadre prévisible et transparent des affaires. Cela semble faire partir les investisseurs qui ne veulent plus prendre des risques inutiles. Avec 2,6 % du produit intérieur brut d’investissements étrangers directs (IED) en 2009 à l’arrivée de Goodluck Jonathan, le Nigeria n’attire plus que 0,3 % du PIB d’IED en 2014, avec des prévisions en-dessous de 0,3 % du PIB pour 2015 3. Le solde de la balance commerciale bien que positif s’est régulièrement dégradé passant de 9,4 % du PIB en 2009 à 6,8 % du PIB en 2014 avec des prévisions en deçà de 5,1 % du PIB 4.

Il ne faut donc pas s’étonner que le marché parallèle des devises, et aussi celui du commerce licite et illicite, soient en train de refleurir. En février 2014, l’actuel Président Goodluck Jonathan limogeait l’ex-gouverneur de la Banque centrale du Nigeria, Mr Lamido Saludo alors que ce dernier signalait, entre autres, la non-réception d’une somme très importante dans les caisses de la Banque centrale du Nigeria, somme qui aurait transité par la Présidence fédérale du pays sous forme d’aller-simple. L’amélioration de la transparence des comptes publics à l’époque favorisait une stabilité et une prévisibilité des actions de la Banque centrale. Cette approche a permis d’une part, de recapitaliser les banques nigérianes qui se sont lancées, avec succès, dans des investissements intrarégionaux mais d’autre part, à des sociétés nigérianes privées de s’endetter inconsidérément. Depuis, l’opacité n’est plus systématiquement un problème et présente plus d’inconvénients que d’avantages.

Toutefois, la dévaluation du Naira devrait favoriser la production agricole et industrielle tout en permettant de réduire les importations  et donc la dépendance envers les biens importés. Mais la hausse de taux d’intérêt de la Banque centrale pourrait limiter tout ceci du fait d’un coût plus élevé du loyer de l’argent, surtout que les prêts interbancaires sont actuellement en hausse.

2.       SK. Existe-il un lien entre la chute du prix du pétrole et la hausse du dollar américain (USD) ?

YEA : Avec un dollar américain qui vaut 204 Naira actuellement, alors que le dollar s’échangeait autour de 165 Naira en fin octobre 2014, la dépréciation est sévère. Les prédictions vont bon train que la dévaluation va se poursuivre jusqu’à un dollar américain oscillant entre 2010 et 2020 Naira 5. La chute du prix du pétrole est certainement plus lié à un excédent des produits pétroliers sur le marché international avec la vente par les groupes terroristes tels ceux de l’Etat Islamique DAESH ou de groupes liés à Al Qaïda en Libye, en Irak, au Nord Mali, etc. qui peuvent mettre sur le marché des produits pétroliers à des prix cassés, forçant ainsi l’ensemble des opérateurs à s’ajuster.

Il convient néanmoins de voir le problème en perspective. Qui se souvient que le prix du pétrole était tombé à des niveaux de 15 USD en 1975, avec une moyenne autour de 20 USD entre 1986 et 2001. Avec un pic autour de 134 USD 2007, le prix du pétrole s’est stabilisé en moyenne autour de 80 USD entre 2012 et 2014. Le budget du gouvernement fédéral du Nigeria a été élaboré autour de 87 USD. Donc avec la chute du prix du pétrole, c’est un manque à gagner substantiel qui peut compromettre la mise en œuvre des projets de l’Etat, notamment avec des coupes sombres dans les subventions, la santé, les infrastructures, l’éducation et peut-être même la sécurité pour le Nigeria.

Avec la hausse du dollar américain, les importations de marchandises risquent de grever la balance commerciale. Il s’agit donc d’une conjugaison fâcheuse pour le budget du pays même si les réserves du pays pourraient permettre, en théorie, de tenir pendant 6 ou 7 mois… Alors au lieu de soutenir une monnaie qui s’adapte à la valeur réelle du poids économique du pays, la dévaluation reste la solution la moins « pire ». Encore faut-il que les mesures correctives et des réformes en profondeur se fassent. Ce qui ne sera certainement pas le cas avant les élections… et les mauvaises langues disent, aussi après les élections…

3.       SK. Les conséquences de la dévaluation et de l’appréciation du dollar américain sur les élections présidentielles ? Sur le Nigeria ? Sur les pays de la sous-région ? Et pour la France ?

Les élections présidentielles et législatives ont été reportées de quelques semaines pour la 2e fois au motif que le Gouvernement est en train de combattre Boko Haram. Du 14 février 2015, la nouvelle date a été fixée au 28 mars 2015 comme si le problème sécuritaire posé par Boko Haram pouvait se résoudre en six semaines. D’ailleurs, et à l’image de l’Etat islamique en Irak, plus les forces gouvernementales coalisées annoncent qu’ils s’attaquent à ces nihilistes-islamiques, plus ces derniers semblent prospérer. Parfois la population musulmane demeure passive tant qu’elle n’est pas directement touchée comme le démontre la Jordanie, qui vient de voir un de ses ressortissants soldat-pilote d’avion être brulé vif par les groupes de terroristes de l’Islam radical. Trop de musulmans croyaient que la violence ne toucherait pas les « musulmans » mais uniquement les « non-musulmans ». Il ne s’agit donc plus d’une guerre ethnique et par définition raciste mais bien d’une guerre contre des groupes nihilistes utilisant l’Islam radical comme véhicule de propagande, de recrutement et de financement.

Les exactions commises au Nigeria par le Groupe Boko Haram témoigne ad nauseam qu’il s’agit d’abord de groupe nihiliste avant d’être des pseudo-islamistes radicaux. Cette erreur stratégique pourrait conduire à des erreurs de stratégies militaires du côté des Africains qui forment enfin une force régionale pour lutter contre ce fléau qui risque de tuer plus que le virus Marburg alias Ebola 6.

Mais les sources de financement ne tarissent pas. Et rien ne permet de s’interroger sur le rôle de puissants lobbies wahhabites (Arabie Saoudite, Qatar),  ou apparentés, qui parfois peuvent même devenir des alliés objectifs de certaines puissances occidentales. Car en définitive, la désolation permet de faire évacuer des territoires qui de fait sont annexés par les nihilistes-terroristes de l’Islam radical. Ceux qui s’intéressent aux matières premières sur ces territoires ne peuvent que devenir des soutiens indirects à Boko Haram comme à l’Etat Islamique en Irak, surtout s’il est question de vendre des armes et en contrepartie récupérer du pétrole à des prix cassés. Alors, pour le Nigeria, l’Union africaine et le Président Robert Mugabe, Président en exercice de l’Union africaine entre janvier 2015 et janvier 2016, devrait s’organiser pour obtenir la carte des matières premières des zones qu’occupent le groupe Boko Haram, en s’assurant que les sources satellitaires ne soient pas les mêmes qui financent Boko Haram.

Les conséquences sur les élections présidentielles et législatives au Nigeria sont multiples et se déclinent d’abord en un report des élections. Mais personne n’osera sérieusement parler d’élections libres dans les régions contrôlées par Boko Haram.

Les conséquences sur l’économie du Nigeria sont d’abord un budget rétréci drastiquement avec des coupes sombres dans les budgets sociaux mais peut-être aussi ceux de la défense et des infrastructures.

Les conséquences dans la sous-région peuvent paradoxalement être bénéfiques pour les pays de la sous-région. Avec la réduction des prix des produits nigérians et l’appréciation du Franc CFA pour les pays francophones, c’est le moment d’acheter les produits nigérians, voire même d’y investir.

Les conséquences pour la France, premier partenaire commercial du Nigeria seront positives… Toute dévaluation du Naira permet à la France de consolider sa position en gagnant sur le différentiel de change tout en bénéficiant de produits nigérians exportés vers la France moins cher. Mais avec des investissements dans le pétrole et des usines de montage dans le pays, les produits finis produits par la France au Nigeria pourraient revenir moins cher en termes de coût de production, ce qui permettrait une amélioration de la marge à l’export si ces produits sont alors exportés vers un marché disposant d’un large pouvoir d’achat.

4.       SK. Votre mot de fin sur l’avenir du Nigeria ?

Le Nigeria paye aujourd’hui une politique peu intégrationniste depuis plusieurs décennies doublée d’une complicité active sur l’impunité et la corruption. De ce fait, la corruption est incompatible avec la sécurité. L’argent qui disparaît dans la corruption manque singulièrement pour s’équiper, développer le pays et surtout s’attaquer en profondeur à Boko Haram. Autrement dit, cet argent ne peut servir à réduire la pauvreté, à créer du pouvoir d’achat… C’est d’ailleurs sur ce terrain que Boko Haram a convaincu les populations au départ de ne plus faire confiance au Gouvernement fédéral qui ne faisait rien pour eux. Aussi, sans un retour à la transparence des comptes publics et des arbitrages effectifs au service des populations nigérianes partout sur le territoire, il n’y a pas d’avenir stable pour ce pays dans le court terme.

Le silence coupable 7 des élites du sud du pays lorsque les populations se faisaient massacrer au nord ne peut passer sous silence. A croire systématiquement que le problème de l’autre ne me concerne pas sauf à faire des ingérences intempestives ou discrètes dans les pays voisins comme au Togo ou au Benin en période pré et post électorale, le Nigeria n’a pas pu bénéficier dès le début de la propagation de Boko Haram de l’appui des pays voisins comme le Cameroun, le Tchad ou le Niger… Ces pays furent au départ des havres de repli et de ravitaillement pour Boko Haram… Aujourd’hui, ces pays se retrouvent eux-mêmes directement touchés et commencent à s’organiser militairement, non sans le soutien logistique payant des pays occidentaux. Mais à force d’avoir utilisé par le passé, les militaires africains contre les populations civiles afin de s’accaparer le pouvoir politique et économique, voici que d’autres pouvoirs hors-la-loi ont émergé avec des financements exogènes au pays. Alors la solution passe paradoxalement par la vérité des urnes afin de retrouver la confiance entre les dirigeants et le peuple et isoler Boko Haram 8.

Le Nigeria gagnerait à choisir des acteurs politiques dont la culture de gouvernance ne repose pas sur le statu quo et la distribution inégalitaire de richesses, notamment aux affidés de l’élite au pouvoir. Les coups d’Etat militaires ne sont plus une impossibilité dans ce pays où les militaires ne sont plus directement au pouvoir, ce depuis une quinzaine d’années… Mais chacun sait qu’en Afrique, troquer l’habit militaire contre l’habit civil est un sport favori du « qui perd gagne »….

Je vous remercie pour l’invitation. YEA

© Afrocentricity Think Tank

Février 2015

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Notes:

  1. Reuters (2015). “UPDATE 3-Nigerian central bank chief pleads for calm as naira tumbles”. In Reuter.com. 12 February 2015. Accessed 12 February 2015. From http://www.reuters.com/article/2015/02/12/nigeria-markets-currency-idUSL5N0VM3EN20150212
  2. Agba, D. (2015). “Naira devaluation, oil price fall, put Nigeria’s economy in quagmire”. In Daily Independent. Accessed 12 February 2015. From http://dailyindependentnig.com/2014/11/naira-devaluation-oil-price-fall-put-nigerias-economy-quagmire/
  3. IMF (2014). Regional Economic Outlook. Sub-Saharan Africa October 2014. Staying the Course. IMF: Washington D. C.
  4. IMF (2014), op. cit.
  5. Komolafe, B. (2015). “Nigeria: Analysts Predict Naira Devaluation to N215/U.S. Dollar”. In Vanguard. 29 January 2015. Accessed 12 February 2015. From http://allafrica.com/stories/201501291125.html
  6. Amaïzo, Y. E. (2014). « Le Virus Ebola ne vient pas d’Afrique ». In Afrocentricity Think Tank. 29 Septembre 2014. Accédé le 13 février 2015. Voir http://afrocentricity.afrocentricity.tk/positions-afrocentriques/virus-ebola-vient-pas-dafrique/2716
  7. Amaïzo, Y. E. (sous la direction) (2008). La neutralité coupable. L’autocensure des Africains, un frein aux alternatives ?. Editions Menaibuc : Paris.
  8. Amaïzo, Y. E. (sous la direction) (2005). L’Union africaine freine-t-elle l’unité des Africains ?

    Retrouver la confiance entre les dirigeants et le peuple-citoyen. Editions Menaibuc : Paris.

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