Sep 012014
 

Jean Ping et Mouammar KadhafiAfrocentricity Think Tank invite ses membres et sympathisants à lire avec attention l’article du Dr Jean Ping, intitulé « Fallait-il tuer Kadhafi ? » paru dans le Monde diplomatique d’août 2014, p. 8 1. Il était nécessaire de compléter cette brillante analyse avec des points moins glorieux pour les dirigeants africains, avec comme objectif de les amener à honorer leur engagement financier auprès de la Commission de l’Union africaine et reconstituer l’influence que doit mériter l’Union africaine.

Pour avoir été en Libye en janvier 2011 en tant que consultant international, la très bonne analyse de Jean Ping sonne comme une justification à postériori d’une partie de ses actions à la tête de la Commission de l’Union africaine, peut-être dans la perspective de ses ambitions présidentielles au Gabon. Bien que conscient de sa marge de manœuvre très limitée à la tête de la Commission de l’Union africaine, -tant en termes de budget qu’en termes de décisions du fait de l’article 9 de l’Acte constitutif de l’UA qui fait de la Conférence des chefs d’Etat le véritable organe des décisions à la majorité des deux tiers-, il n’était pas possible de laisser l’impression dans cet article que la responsabilité de certains chefs d’Etat africains ou arabes n’était pas engagée.

S’il est vrai que selon Jean Ping, « l’Union africaine fut la seule organisation internationale à proposer une issue politique » pour éviter l’humiliation et la mort sanglante et en direct le 20 octobre 2011 de feu Mouammar Kadhafi à Sirte sa ville natale, il importe de rétablir quelques vérités et replacer l’article dans son contexte. Pour cela, je souhaiterais partager avec vos lecteurs quelques décisions et alliances qui ont influencé le cours des évènements en Libye. La mort de Mouammar Kadhafi est intervenue dans un contexte de « printemps arabe » avec la fuite du Président tunisien Zine El-Abidine Ben Ali en janvier 2011 et la démission du Président Hosni Moubarak en février 2011. La Libye ne pouvait échapper au mouvement même si aujourd’hui la spontanéité du soulèvement est remise en cause, malgré le fait que les populations de la région de Benghazi sont connues pour être des opposants historiques à la politique de Mouammar Kadhafi.

Au cours de l’un de leurs sommets ordinaires, les chefs d’Etat africains ont collectivement accepté la décision du Conseil de Paix et de Sécurité de l’UA. Fin janvier 2011, les dirigeants africains de l’Union africaine s’étaient mis d’accord pour ne pas « autoriser » une guerre importée sur le sol africain. Il suffisait donc aux trois représentants africains non permanents au Conseil de sécurité de l’ONU de l’époque – à savoir l’Afrique du sud, le Gabon et le Nigeria- de marteler cette position.

Pris dans le piège de la défense de leurs intérêts « nationaux » et sous la pression et les menaces de voir certaines aides ou certains accords de coopération ou ouverture de marché être gelés, les trois pays représentant l’Afrique ont choisi de ne pas dire non 2, ni même de s’abstenir, lors du vote de la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies. Ils ont dit OUI, en contradiction totale avec la position officielle et stratégique de l’Union africaine 3. Fragilisant et décrédibilisant l’Union africaine, ils ont donc bien une part non négligeable de responsabilité dans les frappes militaires des occidentaux en Libye. Que le Gabon d’Ali Bongo ait préféré suivre la position de la France plutôt que celle de l’UA de Jean Ping témoigne encore de l’importance et la priorité qu’accordent certains chefs d’Etat africains à l’Union africaine, quand il ne s’agit pas de gêner un compatriote. En son temps, Edem Kodjo, ex-Secrétaire général de la défunte Organisation de l’Union africaine (OUA) a vu le renouvellement de son mandat, -largement acquis par une majorité écrasante de chefs d’Etat africains, – stoppé net par le Président de son pays…

Le « feu vert pour entamer une danse macabre autour du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi » dont parle Jean Ping se décline en l’incapacité des dirigeants africains à ne pas tenir la position officielle de l’Afrique dans les arènes internationales. Lorsque les dirigeants africains ont décidé à l’unanimité de ne pas autoriser l’installation des forces de défense américaines (Commandement des Etats-Unis pour l’Afrique – AFRICOM – United States Africa Command) sur le sol africain, cette décision a été respectée et est à l’honneur de l’Union africaine. La trahison de trois pays africains ne peut donc passer sous silence et l’incapacité des chefs d’Etat africains à tenir leur position n’est pas exacte puisqu’ils l’ont démontré dans le cas d’AFRICOM.

Lorsque l’ex-Président sud-africain Tabo Mbéki rappelle que « les puissances occidentales se sont arrogées, de manière unilatérale et éhontée le droit de décider de l’avenir de la Libye », traduit par Jean Ping comme un sentiment d’humiliation collective des dirigeants africains, il n’est pas inutile de demander à Mr Mbéki d’expliquer la position du Président d’Afrique du sud Jacob Zuma, qui venait de rencontrer le Président français Nicolas Sarkozy avant de voter en faveur de la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies. Quant au Nigeria, il faut rappeler que le feu Président Yar’Adua, indisponible pour des raisons de santé, avait laissé la gestion du pays à Mr Goodluck Jonathan, président intérimaire depuis le 9 février 2010 et en campagne au moment du vote de la résolution 1973, lequel n’eut pas le courage d’affirmer un refus aux Occidentaux. Il fut élu Président de la République fédérale du Nigeria le 16 avril 2011 avec 59 % des voix. Il avait cru à la promesse occidentale de lui assurer un siège permanent au conseil de sécurité, ce en compétition avec d’autres pays dont l’Afrique du sud comme si la réforme du conseil de sécurité pouvait se faire aux dépens de ceux qui y siègent actuellement en maîtres absolus.

Pourtant, les choses se sont jouées en France. L’ex-Président français Nicolas Sarkozy le va-t’en-guerre, au départ isolé au sein du G8 et au sein de l’Union européenne, avait compris qu’il fallait mettre la pression sur les dirigeants Africains présents au Conseil de sécurité individuellement et simplement jouer sur les susceptibilités et les rancœurs entre « Arabes ». En effet, le roi Abdallah d’Arabie saoudite croyait, à tort ou à raison, que Mouammar Kadhafi était responsable de l’attentat de 2003 contre sa personne alors qu’il était prince-héritier et voulait laver l’affront que constituait le fait que Mouammar Kadhafi l’avait traité en mars 2009 de « marionnette » des dirigeants britanniques et américains devant tous les dirigeants arabes. Il ne restait plus à Mouammar Kadhafi d’annoncer au monde qu’il allait « massacrer les habitants de Benghazi » pour déclencher un rétropédalage de la plupart des dirigeants occidentaux pour rejoindre la position de l’ex-Président Sarkozy et du Premier Ministre Cameron.

Après avoir vendu des armes en surnombre à Mouammar Kadhafi, les pays occidentaux décrétèrent un « embargo » sur les armes à destination de la Libye sans préciser si les contrats signés avant cet embargo devaient continuer à s’exécuter… Il suffisait de satisfaire la « naïveté » des dirigeants africains en promettant d’instaurer une « zone d’exclusion aérienne » et de s’engager à « prendre toutes les mesures jugées nécessaires pour protéger les populations civiles » pour permettre le déclenchement de l’opération « Unified Protector » de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) sous l’égide de l’ONU entre le 19 mars et le 31 octobre 2011.

Les opérations de « reconstruction » à l’image de ce qui a été fait pour l’Europe de l’ouest après la deuxième guerre mondiale continuent à faire rêver quelques chefs d’Etats africains croyant encore au Plan Marshal pour l’Afrique. Il faut malheureusement constater qu’en Somalie,  Afghanistan, Irak, Libye, etc. la phase de reconstruction a disparu des préoccupations des « va-t-en-guerre ». Les populations sont laissées à leur sort laissant un goût amer d’une gouvernance après-guerre relevant d’apprenti-sorciers, dont le dysfonctionnement ne peut relever du hasard.

Alors « fallait-il tuer Kadhafi ?». Les conséquences de la déstabilisation en cascade en Afrique de l’Ouest et du centre, en Afrique du nord, au Maghreb et en au Moyen-Orient ne permettent pas de croire que le court des évènements aurait été différent si l’intervention occidentale n’avait pas court-circuité la position de l’Union africaine. En effet, les chefs d’Etat de l’Union africaine devraient d’abord réfléchir à l’importance qu’ils accordent à la Commission de l’Union africaine en ne finançant que 5 % des opérations alors que 95 % sont recherchés auprès de l’Union africaine. Le niveau d’influence de l’UA n’aurait certainement pas convaincu Kadhafi de ne pas massacrer les Libyens de Benghazi, encore moins d’empêcher les Occidentaux de légitimer, grâce à certains Africains non disciplinés et peu convaincus de la « paix préventive », leur « guerre préventive » sous couvert de protection humanitaire parce que l’objectif non affiché a toujours consisté à contrôler les ressources dans les territoires déstabilisés pour longtemps. Il n’y avait pas besoin de tuer Mouammar Kadhafi pour cela.  YEA.

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Notes:

  1. Jean Ping (2014). « Fallait-il tuer Kadhafi ? », in Le Monde diplomatique d’août 2014, p. 8
  2. Yves Ekoué AMAÏZO (Coord.) (2002). L’Afrique est-elle incapable de s’unir ? Lever l’intangibilité des frontières et opter pour un passeport commun. Préface de Professeur Joseph Ki-Zerbo. Editions L’Harmattan : Paris.
  3. Fogué Tedom, A. (2012). « UA et crise libyenne. Des incohérences stratégiques et diplomatiques de l’Union Africaine (UA) à la question de la crédibilité du projet de la renaissance africaine ». In Diploweb.com. 3 juin. Accédé le 2 août 2014, voir http://www.diploweb.com/UA-et-crise-libyenne.html

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